Synopsis
Paris fin des années 1930, quai de Jemmapes, au soir qui tombe un jeune couple vient s’asseoir sur un banc le long du canal Saint-Martin et proche de l’Hôtel du Nord. C’est un hôtel familial qui loue les chambres en longue durée pour des prolétaires aux menus moyens financiers. Ce soir-là tous sont attablés pour fêter une première communion. Le jeune couple entre dans l’hôtel et demande une chambre pour une nuit. Là, ils projettent un double suicide. Pierre abattra Renée d’un coup de pistolet au cœur, puis se tirera au coeur ensuite. Dans une chambre voisine, un homme entend un coup de feu, il force la porte de la chambre d’où il provient et voit une femme qui gît et un homme (Pierre) pistolet en main. L’homme laisse Pierre s’enfuir…
CRITIQUE
Un classique, sans être un chef-d’œuvre.
Le film fonctionne avec deux vitesses : un film un peu lent, pataud, et pas vraiment passionnant sur la relation entre Renée et Pierre, et un film extraordinairement vif, aux dialogues flamboyants et inoubliables et qui emballent le récit sur la relation entre Raymonde et Edmond.
Ce n’est pas un chef-d’œuvre parce que c’est un film boiteux (nous l’avons vu) mais c’est un classique parce que les dialogues signés Henri Jeanson sont d’une inventivité incroyable et qu’ils racontent la condition sociale des personnages en apportant une gouaille et un imaginaire qui subliment les images. En plus, ils sont servis par deux génies de l’interprétation de l’époque : Arletty et Louis Jouvet. C’est brillant.
Et même quand le dialogue en lui-même est à la limite de l’incompréhensible (le dialogue entre Jouvet et Arletty sur le changement d’atmosphère), c’est l’interprétation fulgurante d’Arletty qui fait passer le concept brumeux et l’érige en moment anthologique du cinéma français.
Bertrand Tavernier raconte dans son film documentaire « Voyage à travers le cinéma français » (2016) que ce serait le scénariste Jean Aurenche qui aurait glissé l’idée de cette réplique à Henri Jeanson en réponse au reproche que lui adressait de manière récurrente Marcel Carné de faire des films « qui manquent d’atmosphère ».
Pour ce qui est de la distribution, en 1938, le producteur Joseph Lucachevitch a contacté le réalisateur Marcel Carné avec une condition très claire : adapter le roman d’Eugène Dabit à condition d’engager Annabella pour le rôle principal afin de mettre en valeur sa beauté et son image idéale de l’époque, à travers l’histoire du jeune couple tragique. Si effectivement la beauté de l’actrice est indéniable, on lui préfère le talent d’Arletty.
Jean-Pierre Aumont est lui aussi sacrifié par les scénaristes ce n’est pas son interprétation qui fait le sel du film.
Arletty se taille la part du lion dans un second rôle, ainsi que Louis Jouvet qui par un jeu peu démonstratif éblouit son monde. Et quand les deux sont ensemble à l’écran c’est un feu d’artifice.
François Périer en jeune homosexuel parvient à nous toucher, notamment lorsqu’il veut refouler son homosexualité en tentant de draguer Annabella, jusqu’à ce qu’un homme vienne le chercher.
Bernard Blier à la toute fin du film, devenu l’amant (soumis) de Raymonde parvient à tirer son épingle du jeu.
Du roman d’Eugène Dabit il ne reste plus grand chose dans son adaptation au cinéma. Les personnages n’ont plus le caractère du livre, l’aspect politico-syndical a quasiment disparu. Et les deux personnages que sont Raymonde et Edmond sont créés de toute pièce.
Le film évolue dans des décors des studios de Boulogne-Billancourt signés Alexandre Trauner. Ils sont très réalistes, qu’ils figurent des intérieurs ou reproduisent les extérieurs autour de l’Hôtel du Nord et des quais de Marseille. Quelques plans extérieurs du pont tournant ont été filmés sur place.
La musique de Maurice Jaubert ouvre le film par une valse, qui fonctionne à deux vitesses elle aussi, la première partie avec très peu d’instruments et la seconde apportée par une trompette finit avec force violons.
Pour le reste du film, la musique se contente d’accompagner les images avec très peu de thèmes. Ce qui vers la fin du film est assez pesant.
LA SCÈNE D’ANTHOLOGIE
Suite au suicide, une enquête de police est menée, et c’est la thèse de l’assassinat qui prévaut. La police recherche donc l’assassin. Pas de chance pour Raymonde, qui fait le plus vieux métier du monde : ses papiers ne sont plus valides. Elle est embarquée au poste.
« Pour une belle prise, c’est une belle prise » ironise-t-elle une fois installée dans la voiture entre deux flics. Arletty grandiose.
L’ANECDOTE
Le véritable Hôtel du Nord, insalubre et décrépi, est menacé de destruction. Le 15 juin 1989, sous la pression d’un collectif parisien qui veut faire perdurer la mémoire collective du cinéma français, la façade et le bord du toit sont classés Monuments historiques. Depuis, la façade a été rénovée.



