DÉSERT DES TARTARES (LE) (version 141 minutes)
- Fernando Rey, Francisco Rabal, Giuliano Gemma, Helmut Griem, Jacques Perrin, Jean-Louis Trintignant, Laurent Terzieff, Max von Sydow, Philippe Noiret, Vittorio Gassman
- Valerio Zurlini
- Drame, Guerre
- 1976
- Il deserto dei tartari
- France, Italie, RFA
- André-Georges Brunelin
- Ennio Morricone
Synopsis
Dans un temps mal défini, un pays incertain, le jeune officier Drogo est nommé pour se rendre à la forteresse de Bastiani à la frontière du pays avec le pays tartare aux confins du désert. Une douzaine d’officiers forme le commandement de la forteresse. Tous attendent l’arrivée de l’ennemi. Les jours passent et les occupations se résument à quelques sorties d’entraînement militaire et des repas monotones. Certains officiers sont malades comme le lieutenant Comte Peter Von Hamerling ainsi que le lieutenant-colonel Nathanson. Mais l’attente fait aussi perdre le sens des réalités de certains officiers et l’application du règlement militaire…
CRITIQUE
Si Valerio Zurlini a pu tourner ce film, c’est que Jacques Perrin s’est pleinement impliqué dans la production.
Adapté du roman éponyme de Dino Buzatti. Le point de vue change entre le roman et l’adaptation cinématographique. Dans le roman le point de vue est celui de Drogo. Mais dans le film le point de vue est multiple. Il passe d’un officier à l’autre. Zurlini et son scénariste refusent un point de vue unique.
La différence se fait aussi sur le travail sur le temps qui passe. Dans le roman, il était clairement égréné. Dans le film qui fonctionne par ellipses le passage du temps est très diffus. On ne voit pas les années passer. Sauf à la toute fin.
Le film est mémorable sur plusieurs plans:
Sur le plan purement géographique et historique. Son tournage des extérieurs se situe dans la citadelle de Bam (Iran) sérieusement détruite en 2003 par un tremblement de terre et qui depuis est en reconstruction. La caméra de Valerio Zurlini et les éclairages splendides de Luciano Tovoli donnent une dimension fantastique à la forteresse, mais aussi au désert qui l’entoure. Le film est donc un témoignage sublime de l’état de la citadelle en 1975.
Sur le plan cinématographique le film rend la qualité que pouvaient atteindre les films italiens en termes d’images, de décors des intérieurs et des costumes (tous deux signés de Giancarlo Bartolini Salimbeni) et de musique (Ennio Morricone). Tout est magnifique. A l’époque encore le cinéma italien est la plus grande industrie du 7ème art au monde et les techniciens de ce cinéma le prouvent.
Ce cinéma-là était capable de rameuter le fleuron des acteurs européens pour les réunir dans un chef d’œuvre. Nous avons quand même une dizaine d’acteurs de stature internationale dans ce film. Et tous sont au top. Giuliano Gemma qui a toujours joué des rôles de personnages positifs est pour la seule fois (ce me semble) de sa carrière dans la peau d’un personnage assez sombre et violent.
Le film ne définit pas un temps historique précis. Les costumes rappellent la fin du XIXème siècle, la mitrailleuse, le début du XXème siècle, et un portrait de Napoléon se réfère à la nostalgie du génie militaire du début du XIXème siècle. Bref Valerio Zurlini et son scénariste André-Georges Brunelin jouent aussi avec les repères du spectateur.
Le film montre combien le passage du temps, l’ennui, les mesquineries qui éclosent, l’homosexualité refoulée, et l’attente sans fin détruisent les hommes de l’intérieur. Entre la maladie, la folie qui les guette et leurs propres armes, leur destruction est plus certaine que les armes de l’ennemi.
Les officiers rêvent encore du romantisme de la guerre et de la charge à cheval. Mais canons et mitrailleuse feront l’essentiel du travail au prochain conflit. L’immobilisme des officiers dans leurs rêveries, leurs attentes, et leurs failles psychologiques en font des personnages obsolètes face à un monde qui bouge et dont les tactiques de guerre évoluent.
Le film montre aussi un monde qui devient de plus en plus petit. Les économies budgétaires obligent l’armée à réduire les effectifs de la forteresse Bastiani, obligeant le commandant du fort, sérieusement amputé de ses troupes, à lâcher les avant-postes pour se concentrer sur la forteresse en elle-même.
Au fort de Bastiani quand l’ennemi nombreux se présentera, le désengagement en hommes et matériel sera sûrement chèrement payé.
Ennio Morricone signe une musique lancinante qui ajoute aux images une atmosphère de déliquescence. Elle n’en est pas moins magnifique. L’oreille attentive y décèlera la goutte d’eau (ostinato au piano) qui fuit d’un réservoir du Fort et égrène le temps. Le maestro propose une mélodie qui monte tout de suite à la tête, et se fredonne au sortir du film.
LA SCÈNE D’ANTHOLOGIE
Le lieutenant Drogo se rend chez le général pour demander une nouvelle affectation, certificat médical à l’appui. Refus du général qui argue de la caducité du certificat, mais aussi de l’attachement de Drogo au fort de Bastiani et de la gloire au combat qui finira bien par venir. Cynisme bureaucratique et bonhommie, Philippe Noiret est parfait.
L’ANECDOTE
Giuliano Gemma a raconté :
Valerio Zurlini gérait les acteurs comme un général gère sa troupe. Une fois, avant le tournage d’une scène avec tous les acteurs principaux habillés impeccablement, l’un d’eux (dont je tairais le nom) était dépenaillé, Zurlini l’a engueulé devant tous les autres en lui disant qu’il était inadmissible qu’il vienne dans cet accoutrement alors que les autres étaient prêts à tourner.




