Synopsis
Paris années 2000, dans une agence de détectives privés, six mois après la disparition de Rachel Siprien, après une enquête infructueuse de la police, sa mère charge la société de détectives privés, de retrouver la trace de la jeune femme. François Manéri est chargé de l’enquête, mais il la prend à contrecœur. La personnalité de Rachel est difficile à cerner. Mais Manéri est pris par l’énigme et s’accroche. La jeune femme dessine un réseau complexe entre sa meilleure amie, la séduisante Clarisse, son ex-compagnon Frédéric, Philippe son beau-père, son voisin du dessous et ceux qui l’ont connue. Il obtient les clefs de l’appartement de la jeune fille et l’investit. François navigue d’un témoin à l’autre, enregistre les interrogatoires, pénètre la vie diurne et nocturne de Rachel, espionne, et pose des questions. Un soir deux hommes lui brisent deux doigts d’une main et lui ordonnent de laisser tomber ses recherches…
CRITIQUE
Un film policier produit par la société Little Bear de Bertrand Tavernier ne peut que tenter l’amateur du genre. A son actif les films « Les mois d’avril sont meurtriers » (1987) de Laurent Heynemann, « Fred » (1997) de Pierre Jolivet, deux joyaux du genre en France.
On sait d’ores et déjà que ce ne sera pas une veine classique du genre policier qui sera explorée, et qu’il y a de fortes chances que l’on nous amène dans le genre par des chemins détournés.
Et c’est exactement ce qui attend le spectateur, par le biais de ce film policier, fait de rencontres qui brossent un portrait impressionniste de la disparue, parfois contradictoire, la plupart du temps énigmatique, qui donne une impression de surplace.
Guillaume Nicloux s’empare de la figure du privé rarement utilisée dans le film policier français qui sollicite surtout la police et la gendarmerie plus institutionnelles, sans doute un atavisme dû à la République et à sa politique centralisatrice. La figure du détective privé est beaucoup plus développée dans le cinéma américain, par goût assumé de l’individualisme, et aussi d’une conception libertarienne de mener les enquêtes, les institutions n’étant pas les valeurs refuge des Américains. Et l’appel au détective privé est bien plus usité aux Etats-Unis.
Le recours au détective privé s’explique ici par l’échec de l’enquête policière, qui pousse la mère de la disparue à faire appel à des enquêteurs privés.
Pour endosser le personnage du privé, Guillaume Nicloux fait appel à un acteur dont l’image est très éloignée du genre policier. Thierry Lhermitte est surtout connu pour ses comédies. Dans une filmographie déjà riche de 85 films, dont une cinquantaine pour des grands rôles ou des rôles de tête d’affiche, il n’avait fait que quatre incursions dans le genre policier. Deux films de Serge Leroy « Légitime violence » (1982) et « L’indic » (1983) puis le calamiteux « Un été d’enfer » (1984) de Michaël Schock.
Il avait incarné un privé dans l’oubliable « Dernier été à Tanger » (1987) d’Alexandre Arcady.
Donc Guillaume Nicloux pouvait remettre les compteurs à zéro et faire pour Thierry Lhermitte un « nouveau privé » dans le cinéma français. Il n’avait pas un background trop lourd dans le genre policier.
Pour Thierry Lhermitte c’est effectivement un changement de registre radical avec beaucoup de brio. Il interprète un homme à la dérive, divorcé, au tabagisme compulsif, joueur endetté, cynique et désabusé qui se trouve empêtré dans une enquête alambiquée. En cela il convoque les grands détectives du cinéma noir américain. On pense bien sûr à Philip Marlowe interprété par Humphrey Bogart mélangé aux détectives plus modernes comme Lew Harper, interprété par Paul Newman dans « Détective privé » (« Harper« ) (1966) de Jack Smight ou le Philip Marlowe signé Elliott Gould dans « Le privé » (« The long goodbye« ) (1973) de Robert Altman.
Si le film avait eu un large succès on aurait pu dire que Thierry Lhermitte avait « fait son Tchao Pantin ». Expression qui signifie qu’un artiste catalogué dans la comédie se révèle dans le drame de façon éclatante.
Le privé François Manéri rencontre des personnages souvent étranges voire interlopes.
Les rencontres et interrogatoires ne sont pas filmés jusqu’au bout. On en connaît la fin par les enregistrements des voix qu’il écoute chez lui en se préparant à manger ou en rédigeant des rapports déconstruits. Guillaume Nicloux renvoie les spectateurs vers les chefs-d’œuvre paranoïaques que sont « Klute » (1971) d’Alan J. Pakula et « Conversation secrète » (« The conversation« ) (1974) de Francis Ford Coppola où les enregistrements sont au cœur du film.
Le scénariste (et réalisateur) multiplie les références cinéphiliques, mais pas forcément pour éclairer l’intrigue : les chemins balisés des films américains sont contournés. Les enregistrements, ici, ne prouvent rien ; ils ne font qu’embrouiller les pistes et multiplier les impasses, et le dénouement se fait sans eux.
Le film peut rebuter un spectateur non averti qui pense qu’il va voir un film policier classique. D’autant que le film est construit pour ses deux tiers en flash-back. Il a toutes les chances d’en ressortir déçu. La photographie très stylisée avec beaucoup de grain, ajoute à l’impressionnisme de l’enquête.
La distribution des rôles est pléthorique. Une trentaine de personnages gravitent autour du détective. Le générique de fin sait leur rendre hommage.
Marion Cotillard en séductrice sans être pour autant une allumeuse, incarne un rôle formidablement écrit notamment rétrospectivement, quand on comprend la manipulation qu’elle a exercée sur le privé et son entourage, allant jusqu’aux sévices physiques. Elle en devient un personnage redoutable. Le spectateur découvre d’autant plus la force de son interprétation une fois le film achevé. La fin est surprenante et vertigineuse. L’actrice prouve qu’elle ne manque pas de talent, et les années 2000 seront très fructueuses pour l’actrice en plein essor artistique.
La bande originale d’Eric Demarsan est plutôt discrète, mais elle a parfois des envolées à deux ou trois endroits très spécifiques qui savent souligner les moments importants de l’enquête.
Ce film est recensé dans la page : LE FILM POLICIER ET LE THRILLER FRANÇAIS DE 1945 à nos jours.
LA SCÈNE D’ANTHOLOGIE
L’irruption de deux individus dans le hall de l’immeuble de François Manéri qui lui cassent la gueule et lui brisent deux doigts d’une main. La scène relance au bon moment une enquête mort-née…
L’ANECDOTE
Le film est un échec. Mais il sera réévalué au fil des années par des diffusions à la télé et notamment des chaines culturelles comme « Arte ».




