Synopsis
Paris fin des années 1950, Michel est un pickpocket. Il détrousse à l’hippodrome de Longchamp des parieurs. Mais il débute dans cette activité délictuelle et se fait serrer par la police. Faute de preuve il est relâché. Sur le principe d’une théorie fumeuse issue du roman « Crime et châtiment » de Dostoïevski, sur le vol qui serait légitime pour des personnes de l’élite, Michel reprend ses activités de pickpocket mais s’adjoint deux complices pour mieux s’entraîner à la gestuelle du vol et pour être plus efficace dans la disparition des sommes volées. La mère de Michel est mourante, il va la voir et rencontre Jeanne une jeune personne qui s’occupe d’elle…
CRITIQUE
Cinquième film de Robert Bresson, considéré comme chef d’oeuvre. Il a été montré en exemple par les adeptes de la Nouvelle Vague parceque il rompt avec le cinéma classique sur la forme : Tournage en décors naturels, interprétation des acteurs neutre (sans donner d’intentions : comique, dramatique, romantique etc…).
Robert Bresson n’a cependant jamais été inclus parmi les auteurs de la Nouvelle Vague.
On peut dire que le film est un conte philosophique plus qu’un film policier. Mais il a les atours du genre policier: Un malfrat, un policier, une garde à vue, un séjour en prison, une cavale et des victimes.
Conte philosophique car le personnage principal vit plusieurs expériences et celles-ci le mènent à l’amour d’une femme. La bêtise de Michel finit par le mener fatalement en prison où il a le temps nécessaire de réfléchir sur son vécu. Il en tire le bénéfice de l’amour que lui porte Jeanne et qu’il accepte de façon réciproque.

Comme les héros des contes philosophiques voltairiens, il suit un arc narratif. Dans la construction du film il en va de même. Autant les chapitres des contes de Voltaire sont courts et intenses, autant les expériences de vie de Michel le sont dans un métrage ramassé à 75 minutes.
Mais si Zadig ne cesse de subir sa destinée et de s’en plaindre, Michel pense en être le maître, croyant faire parti de l’élite qui peut s’arroger le droit d’enfreindre la loi.
Le monde Michel est cloisonné, il a un ami, une mère mourante et deux associés. Jeanne est une passagère dans sa vie jusqu’à la toute fin.
En cela le jeu des portes ouvertes, entr’ouvertes ou fermées est important. La porte de sa mère il ne la franchit qu’une fois, hors-champ. Pour lui dérober de l’argent. (On l’apprendra par le commissaire).
La porte de sa chambre de bonne n’a plus de serrure, il part la laissant entr’ouverte alors qu’il y cache son magot. Crânement lors de sa garde à vue il fera dire au commissaire de police que la perquisition de sa chambre n’a rien donné.
Sa chambre comme sa psyché est sale. Murs avec des coulures de saletés, papier peint déchiré, poussière, désordre apparent, et c’est la cache de ses larcins.
A contrario la cellule de prison où il croupit, mais y lave son âme, est propre.
On comprend aussi en voyant ce film l’importance du geste professionnel pour d’autres cinéastes. Nous pensons à Jean-Pierre Melville et la minutie des casses ou braquages qu’il met en place dans ses films « Le deuxième souffle » (1966), « Le cercle rouge » (1970) et « Un flic » (1972) pour n’en citer que trois. Mais aussi chez des cinéastes d’outre Atlantique comme Michael Mann « Le solitaire » (« Thief« ) (1981) ou « Heat » (1995).
Ici le travail de pickpocket est disséqué devant les caméras avec une grande virtuosité dans le filmage mais aussi le montage.
Ce qui est insupportable et qui par ailleurs n’aura pas fait florès dans l’industrie du cinéma, c’est ce jeu neutre, blanc ou non-jeu (on l’appellera comme chacun l’entend) qui est pénible et fait sortir constamment le spectateur du film.
Le cinéma étant un art qui vit sur un modèle industriel, miser sur une poignée de spectateurs qui seraient réceptifs à ce genre d’interprétation est une erreur. Le film ne pouvait que ne pas trouver son public en salles.
C’est regrettable car chaque plan du film fait l’objet d’un travail symbolique, philosophique, artistique évident.
Ce film est recensé dans la page : LE FILM POLICIER ET LE THRILLER FRANÇAIS DE 1945 à nos jours.
LA SCÈNE D’ANTHOLOGIE
Michel et ses complices à la gare de Lyon pillent les portefeuilles des voyageurs dans un train à quai de façon méthodique et implacable. Un ballet étonnant de mains furtives et de portefeuilles. Des plans très serrés et pas de visages. Pas de dialogue. Et Robert Bresson parvient à insuffler de la jubilation ainsi que du stress au spectateur qui se dit qu’il ressent exactement les sensations des pickpockets.
L’ANECDOTE
Henri Kassagi était un ancien pickpocket devenu prestidigitateur. Arrivé à Paris au début des années 1950, il y vivait de menus larcins de rue, gagnant sa vie comme pickpocket à Paris lorsqu’il a rencontré Bresson, qui lui a confié le poste de conseiller technique pour perfectionner les gestes des voleurs dans le film, en plus d’apparaître à l’écran comme instructeur et complice du personnage principal.
Le chef opérateur Léonce-Henri Burel raconte que sur le tournage, plusieurs gendarmes étaient mobilisés pour encadrer la circulation et la foule ; à la fin d’une journée, Kassagi les a emmenés au café et leur a révélé qu’il avait discrètement dérobé à chacun clés, portefeuille et montre pendant qu’ils travaillaient.
Son visage étant devenu trop connu, il ne pouvait plus continuer son ancien métier et s’est reconverti en prestidigitateur de scène, se faisant un nom dans le monde des spectacles de magie et de prestidigitation.



